Roumanie 2025

Mercredi 16 juillet 

Arrivée en milieu d'aprem à Bucarest, après avoir parcouru des boulevards tristes, le bus nous lâche en centre-ville et on trace vers notre auberge de jeunesse pas chère. Proche du métro Universitate, le quartier est assez bloquant avec des beaux bâtiments, entre art déco ou bauhaus, mais franchement décrépis, voire carrément abandonnés. On imagine rapidement ce que pourraient en faire les potes squatteurs.

 Et d'ailleurs on passera devant une belle bâtisse qui semble l'être. On manquera l'entrée de l'auberge vu que cela ressemble à un bâtiment abandonné. Un rouquine au look très rock n'roll vient nous ouvrir, on pénètre dans un bar aux volets clôts et on traverse une petite terrasse avec des grafs d'émeutes urbaines et des autocollants antifascistes et punks. C'est très cheap mais on se sent comme à la maison.

Le temps de poser les affaires dans le dortoir, où on sera finalement seuls, et on sort pour grailler. En s'enfonçant, toujours une partie des bâtiments abandonnés, ça à un côté Lower east side d'avant Giuliani. On trouve un resto/ bar un peu branchouille avec une belle cour et un porc fumé aux herbes avec une une purée très slurp et de bonnes pressions, tout ça pour pas très cher. Retour à l'auberge et effondrage vu le lever à 5h30 du matin.

Jeudi 17 juillet 

 Une bonne nuit de sommeil plus tard, on trace sur les boulevards, pour s'enfoncer dans la vieille ville. On bloqué sur la minuscule église de Stavropoleos, avec sa façade couverte de peintures d'icones et surtout son intérieur en bois aux envoûtantes peintures, arabesques et icônes. Le cloître adjacent dégage une atmosphère toute aussi sereine, et tout ceci en plein centre-ville. D'ailleurs, Ceausescu ne supportait pas les églises, de très nombreuses furent rasées mais une partie fût sauvée en les déplaçant sur des rails pour les déposer à l'identique dans des endroits moins visible par l'autre taré. Des églises à roulettes, c'est très classe ! 

On passe du merveilleux minuscule à l'autre extrême en allant visiter le palais du parlement, gigantesque bâtiment, voulu dans le délire mégalo du dictateur. Des milliers d'habitations furent détruites, et autant d'habitants déplacés de force, des dizaines d'églises et monuments furent détruits, des milliers de 'volontaires' furent réquisitionnés pour sa construction pour ce qui est le deuxième plus grand administratif du monde après le Pentagone. Seule satisfaction, il fût exécuté avant la fin du chantier et n'en profita pas, ché ! Vu l'immensité du truc, on songea à le détruire mais cela fut jugé trop onéreux. Trump proposa de le convertir en plus grand casino du monde .... Et finalement il héberge le parlement, le sénat, la cour constitutionnelle, d'autres institutions, le musée d'art contemporain et malgré cela, de très nombreuses pièces, parmi les milliers du palais, demeurent inutilisées. 

D'ailleurs le guide nous avertit de ne pas nous éloigner, histoire de ne pas se perdre... Et c'est effectivement assez hallucinant avec un enchaînement de salles cyclopéennes comme dirait tonton HPL avec des plafonds allant jusqu'à 19m, des mosaïques et autres tapis au sol, des boiseries et des putains de lustres que si ça se décroche tu as une hécatombe. Tu me diras que le camarade Nicolas voulait ça pour le bien du peuple pour lequel ses sacrifices ont été incompris. J'ai pris quelques photos pour expliquer les aménagements que je trouverais sympa pour la bourse du travail CGT. Après une pause sandwich du peuple, on cherche l'entrée du musée d'art contemporain qui se trouve aussi dans le palais, mais à l'opposé, ce qui, vu les dimensions, nécessite une bonne marche. Une très chouette expo sur les mouvements avant-gardistes croates des années 50/80 et une expo d'un artiste roumain, Valentin Scarlatescu sur une thématique apocalypse à la fois sombre et psyché. Une belle terrasse au dernier étage avec une belle vue et surtout du PJ Harvey en fond musical.

 La gigantesque cathédrale atténuante étant en travaux, on poursuit jusqu'au parc Cismigiu, très bel espace autour d'un lac et avec un kiosque où on se pose pour la bière de fin d'aprem. Petit débat enflammé car je reconnais Good woman de Cat Power en bande son, ce que Sophie réfute. Je demeure formel, c'était une mauvaise reprise de je ne sais qui mais c'est bien ce titre qui m'accompagne toujours des heures durant. On s'abritera le temps d'un orage aussi violent que soudain, avant de rentrer après une dernière bière. 

Vendredi 18 juillet 

Cette nuit, nous n'étions pas seul dans le dortoir, il faut dire que quand nous sommes rentrés hier soir, pas mal d'alternos tout de noir vêtu squattaient l'AJ en sirotant des bières. Ces jeunes gens sachant se tenir, le sommeil ne fut pas troublé. On part pas trop tard pour la gare, direction Brasov, à un peu plus de 2h30 au nord. Le train est confortable et plutôt bondé. Il prend son temps et après avoir quitté les environs de Bucarest, plats et tristounes, la paysage se fait plus agréable et alpin. J'alterne entre matage par la fenêtre et lecture de "Les Insulaires" de Christopher Priest, auteur de SF que j'affectionne. On traverse plusieurs bleds, certains où tu devines des bâtisses plutôt classe et d'autres où des maisons en tôle occupent la périphérie.

 On arrive à Brasov à la minute prêt indiquée sur le billet et on se met en route pour notre dodo du soir. Et là, soit le Pingouin est complètement incompatible avec Google Maps de la con de sa race, soit plus surement je suis l'objet d'un complot de la CIA qui a modifié au moins trois fois l'itinéraire en cours de route. Mais, fini cette merde, même si ça doit me prendre des heures, les prochains trajets c'est carte, boussole voire baraguinage avec l'autochtone à coup de "donde esta del autobus por la Paz, por favor ?" ! Bref, une fois les sacs posés, la journée est bien entamée et ma patience aussi (google maps fuck off !). Direction le centre de cette cité médiévale plutôt opulente. 

C'était un centre commercial entre Orient et Europe et ça se voit, les bâtiments tirent vers le palais bourgeois. Comble du bon goût, ils ont même copié Marseille avec des lettres géantes qui écrivent le nom de la ville au sommet de la majestueuse et verte montagne à laquelle la ville est attenante. On prend la Rue St Fé locale avec ses restos et autres magasins de souvenirs, grande, pavée et bordée de luxueuses demeures. La place principale avec sa tour centrale confirme l'ambiance générale. A une rue de là, on arrive au pied de l'Eglise Noire, une gigantesque cathédrale. Elle tire son nom de ses façades noircies par un incendie qui a ravagé Brasov au 17 siècle. L'intérieur est tout aussi grandiose, avec notamment un orgue gigantesque et des tapis orientaux qui pendent sur les murs, offrandes des riches marchands de Brasov. A noter, une Marie tout de noir vêtue, très johnnycashienne. Sophie s'incruste dans un groupe d'Espagnols pour suivre leur visite guidée. 

 On longe ensuite les remparts plutôt bien conservés, et on entre dans le Bastion des Tisserands, intégré à la muraille. Les guildes de métiers étaient puissantes à Brasov et chacune d'elle avait en charge l'entretien et la défense d'un bastion, une fortification de défense. Il y a ainsi le Bastion des chasseurs, celui des drapiers, etc ... Celui des Tisserands est le mieux conservé avec ses trois étages, avec passerelles en bois. On se sent bien dans l'ambiance, d'autant que le mec du petit musée attenant est du genre volubile et nous commente la grosse maquette de la Brasov médiévale qu'il abrite. Sur le chemin du retour, on se met à la recherche de la Rue de la Corde, officiellement la rue la plus étroite d'Europe mais qui laisse passer de front un cgtiste trapu.

 Sandwich mortadelle/fromage pour trancher avec l'image bourgeoise de la ville. Je remarque depuis le début du séjour que Sophie me file toujours une partie de ses plats. Derrière le côté gentil, je crois deviner un plan machiavélique : m'alourdir pour que je courre moins vite en cas de charge d'ours. Mais on ne me la fait pas, à partir de demain je mettrais dss pierres dans son sac, pour la ralentir. Mais petit à petit, pour qu'elle ne se doute de rien ... C'est avec la satisfaction d'avoir éventé son plan machiavélique et planifier la riposte que je m'endors. 

Samedi 19 juillet 

On se lève tôt pour grimper sur la montagne, tout là haut au niveau des lettres "Brasov". La question existentielle de savoir si on prend le téléphérique pour la montée ou la descente est vite réglée, il est en rénovation. On entame donc l'ascension. Façon, ça m'arrange, l'effort fait fondre les graisses mais pas les pierres, hinhinhin ... Il y aurait des renards, des lynxs et des ours dans le coin, et, caramba, on a pas encore chopé des clochettes ... Sans un mot et d'un commun accord, on laisse passer un groupe de roumains devant nous, ils ralentiront les ours en se faisant bouffer. La montée prend une heure sous des sous-bois ombragés, on croise de temps en temps des tronçon du chantier du téléphérique. Arrivés au sommet, très belle vue sur la ville, où on voit bien les remparts et les différents bastions. Avec en fond, de belles montagnes arborées, ça en jette.

 Petite redescente au frais et pause sandwich mortadelle/fromage/tomate. Sophie me propose gentiment de reprendre un tranche de mortadelle, je lui offre mon plus beau sourire de pub de dentifrice en glissant discrètement une pierre dans son sac. Il y a pas mal de touristes dans la ville, mais au final peu dans les musées, qui offre en plus des ilots de fraicheur. La tour du conseil, au milieu de la grande place centrale, héberge celui d'Histoire avec armures et coffres médiévaux, histoire des guildes et de l'installation des Saxons dans la région 'en gros le roi avait demandé aux Chevaliers teutonique de protéger la région en échange de domaines). Le dernier étage est consacré aux émeutes de la ville en 1987, où les ouvriers se sont révoltés au cri de "on veut du pain" car la nomenklatura du Parti voulait réduire leur salaire car les objectifs du Plan n'avait pas été atteint (alors que les coupures d'électricité et la manque de matières premières ne le permettaient de toute façon pas). Deux miliciens furent battus à mort, la ville fut assiégée par l'armée et la révolte écrasée. Pour finir la journée, dernière petite déambulation dans la ville avec une très jolie petite église dans un cimetière puis les remparts de l'autre côté de la ville qu'on avait pas encore fait, avec deux tours dans la colline, la Tour Blanche et la Tour Noire, qui offrent aussi une belle perspective sur la ville et l'Eglise noire.

Dimanche 20 juillet 

Dans le train pour Zarnesti, je ressasse comment je me suis fait avoir comme un bleu hier au restaurant. J'avais pourtant évité le premier piège : quand Sophie m'annonce qu'elle ne veut pas d'entrée, je renonce à la soupe aux tripes au profit d'une modeste soupe de légumes. S'ensuit nos plats, un bon morceau de porc fumé accompagné de chou à la tomate pour elle, ché va courir avec ça ensuite, et polenta traditionnelle, chou et divers morceaux de porc frit pour moi. Cela s'équilibre. Évidemment, elle va me faire le coup qu'elle n'arrive pas à finir et je refuserais royalement. Et voilà, elle me tend son assiette, et je ref... putain, il est trop bon son chou à la tomate ... Burps .. Bref, caramba encore raté. Mais ma passion pour l'histoire devrait me sauver, lors de la visite hier du musée médiéval, je me suis dis que cette enclume d'époque se glisserait parfaitement dans son sac ... 

Train en direction de Zarnesti donc, village aux multiples chemins de rando, en plein cœur du Parc national Piatra Craiului, là où il y a le sanctuaire des ours. Petit bled entouré de montagnes forestières. On trace de la gare au centre d'infos touristiques pour choper une carte détaillée des randos ouvert le dimanche mais pas aujourd'hui... On se met à la recherche de clochettes pour éviter de servir de repas aux ursidés mais y en a pas dans les (rares) commerces, ni même au China shop. Et pourtant j'étais au point avec mon "do you have bells for the bears ? Diling diling". Au pire je pourrais monter un one man show en Transylvanie vu les sourires récoltés. Je trace même au fond du marché local, que celui de La Plaine à côté c'est une épicerie de quartier. Les étals de bouffe, vêtements, outillage, grillage sur le pouce s'enchaînent avec de la charcutaille à n'en plus finir, des Nike authentique mon frère, des pastèques géantes, des nains de jardin, des haché (mais ça sert pour les patrons pas pour les ours) mais pas un début de putain de clochettes ... Vu le nombre de vidéos sur les ours et les clochettes pour les tenir à distance, le mec qui ouvre un magasin de clochettes à Zarnesti, il entre dans le top 10 des fortunes mondiales en une semaine. 

Bref, une fois les sacs déposés à la pension, on part balader sans carte de randos et sans clochettes. L'instinct de survie allié à un génie certain poussent Sophie à taper sur sa gourde métallique avec des clefs et moi à entre choquer régulièrement mes bâtons de marche. On sort du village par des pâturages, suivant un marquage "T" signalant la Via Transylvanica, un espèce de GR local. Le soleil tape pas mal, les passages en sous-bois sont appréciés. On est sur un paysage alpin, avec un détail supplémentaire, la présence d'un super prédateur qui court à 55 km/h, grimpe aux arbres en claquant des griffes et nage comme Johnny Weissmuller (qui était né roumain d'ailleurs). Des dizaines de vidéos visionnées avant ce voyage je vous dit...  Predator, il aurait atterri dans une forêt roumaine, il tenait pas 15 minutes !Au bout d'un moment, on perd le balisage, un gentil berger de porcs nous indique un chemin, on sympathise avec son âne mais son chien nous dissuade de faire demi-tour. 

On tombe sur un balisage en forme de carré rouge en traversant une forêt aux grands arbres avant de déboucher sur une coulée qui monte vers une majestueuse montagne. On se pose un moment pour voir où ça nous mène (globalement comme on dit nous les gnomes rangers (cf. épisodes précédents) car on a pas de carte. Sur ce, deux mecs passent en contrebas et je m'entraîne à dire "give me yours bells for the bears, dilingdiling, motherfuckers ! " en les menaçant de mes bâtons de marche, mais ils s'éloignent. On continue donc à taper comme des cons sur gourde et bâtons. La journée étant bien entamée, on redescend vers Zarnesti où vu les deux bars tristes on fait pas long feu. Sophie envisage de monter un cabinet de psycho ici vu la misère que ça doit être pour les ados.

Lundi 21 juillet 

Sophie ne vient pas randonner aujourd'hui, elle doit travailler pour la fac. Comme par hasard le jour où on est en plein coeur du territoire des ours ... Dommage, je ne pourrais pas vérifier l'efficacité du shampoing parfum miel que je lui ai offert. Je fais le siège du minuscule office du tourisme à l'ouverture, chope une carte de randos, tente mon fameux "do you have bells for thé bears ? Diling diling" sans succès si ce n'est "May be the China shop ?" (Déjà sans succès la veille). Sur ce, je pars sur une courte rando matinale dans les pâturages qui alterne avec des passages en sous-bois. Je croise un troupeau de chèvre sur lequel veille un berger et son chien, dommage j'aurais bien braqué la cloche de l'une d'entre elles ... 

Je fais une boucle jusqu'à Zarnesti, rentrant par les quartiers populos, avec charette et cheval dans les rues. M'appuyant sur la carte, je me fais un itinéraire un peu plus costaud pour l'aprem, me prévoyant le monastère de Chililor dans la montagne. Je vérifie mon sac avant d'entamer la rando, vire les framboises et pots de miel que Sophie y a glissé discrètement avant mon départ et commence l'ascension pour tomber immédiatement sur un panneau disant qu'on pénètre en territoire ours et que t'as intérêt de faire gaffe ta race si tu veux pas finir en hachis. Conseils en vrac : ne pas se balader seul (gasp), faire du bruit (putain de clochettes !), si tu campes, tu mets pas la bouffe dans la tente avec toi .... 

Mais l'ennemi le plus coriace pour l'instant, c'est un cagnard de sa race, impitoyable en pleine montée sans arbres. C'est soulagé, et surtout transpirant comme un boeuf, que j'atteins la forêt. Malgré un christ crucifié qui marque le chemin du monastère, je guette tout mouvement sous les arbres, tout en claquant mes bâtons entre eux (à moins que ce soit le bruit de mes dents). Les arbres sont loin d'être des nains et leur densité rend le trajet parfois obscur mais surtout apporte une fraicheur bienvenue. C'est très serein (même si je n'oublie pas de taper mes bâtons). Je croise dégun et son chien, même si des christs en bois continuent de baliser le chemin tout autant que les marques.

 Je réapprovisionne ma gourde à un ruisseau et après une bonne marche, arrive au monastère. Celui-ci bénéficie d'un emplacement majestueux, au coeur de la forêt avec la montagne en fond. L'église en bois est toute petite, avec un intérieur chargée ras-la-gueule, à la orthodoxe, quoi. Les habitations des moines sont plutôt modernes, avec panneaux solaires et serres. Et des canards qui gambadent. 

J'avise un panneau qui indique une grotte à 5 minutes, pénètre dans une portion de forêt aux arbres immenses formant une cathédrale naturelle, entame la montée d'un petit piton rocheux pour déboucher sur un portail en bois qui donne sur une petite grotte aux parois chargées d'icônes. Des bougies éclairent un peu. La spiritualité de l'endroit est prégnante. J'y resterais un moment. Le chemin retour, toujours accompagnés de la symphonie des bâtons, se termine sous un soleil de plomb. 

 On conclut notre repas sauciflard, tourte au miel et framboise en remarquant que ce sont trois des aliments que préfèrent les ours, au moins demain ils auront des marseillais farcis à ce qu'ils aiment ! 

Mardi 22 juillet 

Direction le Libearty Park (notez le jeu de mot). Cet endroit est l'anti-zoo par excellence. Sur plus de 60 hectares, il accueille des ours du monde entier qui ont été maltraités dans des cirques, zoos, attractions touristiques ou par des particuliers. La plupart se soignent de traumas physiques et psychologiques (par exemple une jeune ourse, sortie d'un zoo, n'arrive pas encore à s'éloigner du grillage des enclos alors qu'ils ont beaucoup d'espace à dispo). On y pénètre que pour des visites guidées, pas possible d'y flâner ensuite (façon ces ours ont suffisamment payé la présence humaine). Comme pour le parc à loups du Gévaudan, la guide se révèle passionnée et Sophie me traduit ses explications en roumain, à moins que cela soit en anglais ... Elle explique la démarche du lieu, raconte des histoires des ours accueilli, souvent bien glauques, boostant ta misanthropie. Mais aussi plein d'histoires touchantes et de détails amusants. Par exemple, si on file un sandwich au miel à des ours, ils lèchent le miel par gourmandise et gardent le pain pour quand ils auront faim. 

 On a la chance d'assister au repas, un gars balance des pelletés entières de fruits par dessus les enclos et les ours arrivent en nombre. Ils sont placides, même si deux jeunes s'amuseront à la bagarre et que t'as pas envie de te retrouver au milieu. On passe aussi devant une nurserie d'oursons, bien plus discrets. Très chouette visite, et un peu le seul moment où tu peux observer des ours réellement. Seul point noir, pas l'ombre d'une clochette à la boutique souvenirs .... Bon karma, on se prendra l'orage que sur le chemin retour, et pas pendant qu'on était au sanctuaire. Une fois à l'abri, je trace jusqu'à la piscine du bled vue que la pluie est peu rando compatible. Celle-ci est très chouette, j'y serais seul un bon moment, mais vu que c'est payable à l'heure j'y squatterais pas avec mon bouquin. Retour à la pension pour écrire mon premier roman "Diling diling ou tout plaquer pour monter un magasin de clochettes à Zarnesti" avant le repas du soir avec un très belle lumière post-orage sur la montagne.

Mercredi 23 juillet

Réveil aussi tôt que pour aller au taf, et là aussi direction la gare. Mais étrangement, c'est moins rude. On est mercredi, et donc achat du Canard enchaîné en version numérique. Le train Zarnesti - Brasov est à l'heure, et on a une heure avant de choper le train qui va à Sighisoara. On le passera au café de la gare où les bouteilles de vodka sont alignées sur le comptoir et où des habitués en descendent déjà des verres à 8h du mat ... On embarque dans notre wagon, avec une rapide déception, le Canard numérique, tu peux pas le télécharger, tu dois le lire connecté et y a pas de wifi dans le train. Groumpf. Ca sera donc paysages et tribulations dans l'Archipel du Rêve de Priest pendant les 3h30 de trajet. On arrive quasi à l'heure et notre pension nous apparait au bout du monde, ou du moins d'une rue qui n'en finit pas. Une fois les sacs posés, on peut se diriger vers la vielle ville construite sur la colline. 

Sighisoara est une cité médiévale très bien conservée, de loin on remarque sa Tour de l'Horloge, imposante et qui en jette avec ses tuiles brillantes vertes et jaunes. La cité est aussi connue pour être la ville de naissance d'un certain Vlad Tepes, fils de Vlad Dracula, ce qui se dit Draculae. Et les habitants ont bien compris le potentiel commercial de la chose. Sans en devenir insupportable, il y a des très nombreux magasins de souvenirs où le vampire est roi. Il y a même un restaurant dans la maison familiale de Vlad Dracula. Mais l'overdose et le kitsch sont évités. 

 On sort de la place principale pour emprunter un imposant escalier couvert en bois qui nous conduit au sommet de la colline où se dresse une église. Cette Eglise de la Colline (ils se sont pas foulés pour le nom) est magnifique, pas surchargée (ce qui est rare dans le coin) avec un retable et un orgue imposant, et une petite crypte qui était la chapelle primitive. Un cimetière serpente jusqu'en bas de la colline.

On suit les remparts, ponctués d'imposants bastions comme à Brasov, avec cette fois les Tailleurs, les Bottiers et les Forgerons à la manœuvre. On entre dans la Tour de l'Horloge, qui héberge le musée d'histoire, et au bout des 5 étages on tombe sur le mécanisme de l'horloge et les sept personnages en bois qui alternent sur la façade (un pour chaque jour de la semaine). Le balcon au sommet, qui fait le tour, offre une vue superbe sur la ville et ses environs. 

On redescend et on décide de se faire quelques boutiques de souvenirs. Et là, le choc, on tombe sur des putains de clochettes !!! La vendeuse s'inquiète de ma réaction mais je lâcherais pas ma bell for the bears, diling, diling ! Au final, on trouve plutôt de belles choses (oeufs peints, assiettes aux motifs locaux ..) mais surtout on tombera sur un artisan qui sculpte de très belles cuillères en bois avec des légendes locales. Je prendrais celle de la Sagesse, avec une chouette en hommage à ma mère qui les collectionnait, et serait (quasi) raisonnable en renonçant à cette superbe biche féérique gravée sur bois .... Une limonade et une bière locales en terrasse au pied de la citadelle marquent la fin de la journée. 

Jeudi 24 juillet 

Levé tôt pour lire un peu de Canard avec le café en attendant le réveil de Sophie. Vu que les églises fortifiées des villages Saxons avoisinants sont inaccessibles en transport en commun (seulement avec des tours genre à cent balles la journée ...), on se motive pour une randonnée à travers la forêt de hêtres des alentours. Une riche idée car cela fut magnifique avec ces quatre heures à travers bois et ses arbres majestueux. Une fois qu'on trouve le début de la rando, c'est plutôt bien balisé (la notre l'était avec une croix bleue sur fond blanc, on s'est pas senti dépaysés), on se manquera qu'une fois, et le gps googlien a encore indiqué de la merde, heureusement qu'on s'est fié au fameux doublon boussole / intuition. Après cette marche en sous-bois, on retrouve un cagnard de sa race. La suite fut plus tranquille, et surtout à l'ombre, avec bouquinage (j'attaque "Les Voie d'Anubis" de Tim Powers) et tour des remparts par l'extérieur.

Vendredi 25 juillet 

On poireaute à la gare en attendant le train pour Cluj Napoca qui arrivera avec une heure de retard. Cela me permet d'avancer dans ma lecture du Canard. Le trajet alterne toujours les collines boisées et quelques villages avec leurs pâturages. Je prépare la prochaine étape avec Routard et Lonely puis poursuit "les voies d'Anubis", plus léger que le Priest. Lorsqu'on arrive, la journée est déjà bien entamée, après un très long boulevard, on arrive à la majestueuse place principale avec une imposante cathédrale catholique, une statue équestre monumentale et des palais qui l'entourent. 

 On dépose nos affaires avant d'aller faire un tour via la deuxième grosse place de la ville, avec le très beau bâtiment de l'opéra, une cathédrale greco-catholique en travaux aux allures futuristes (on dirait un vaisseau église de Warhammer 40K) et une cathédrale orthodoxe où nous n'entrerons pas pour cause d'office en cours.

 Les différents christianismes cohabitent en Roumanie. On s'arrêtera prendre un puis deux verres de vin roumains dans une cour ombragée où on finira par bouffer avec une délicieuse soupe de tripes, des saucisses grillées et un peu de légumes. 

Samedi 26 juillet 

On se lève tôt pour aller à Salina Turda, dans la ville proche de Turda. Il s'agit d'une ancienne mine de sel qui n'est plus exploitée depuis près d'un siècle et dont une partie a été transformé en parc d'attractions ... On comptait plutôt visiter la mine de sel de Praid, qui est elle toujours en activité, enfin qui l'était jusqu'en mai où elle a été victime de graves inondations, catastrophe économique et écologique pour la région. On arrive tôt pour éviter l'affluence et on commence par s'enfoncer dans un tunnel à la fraicheur qui tranche avec l'extérieur. Les murs sont chargés de sel. Cet étage, quasi en surface, est consacré à un musée qui détaille l'exploitation avec une monstrueuse machine d'extraction du 19e et une croix qui était dans la chapelle souterraine.

 On choisit de descendre les nombreux paliers par l'escalier avant déboucher sur une caverne monstrueuses de plusieurs centaines de mètre des haut, une ancienne carrière, où on aperçoit en contrebas une grande roue ! Les dimensions cyclopéennes et l'éclairage futuristes font penser à une des dernières bases où se serait réfugiée l'humanité après une catastrophe nucléaire en surface. On reprend des escaliers jusqu'à ce niveau où, en plus de la grande roue, malheureusement en réparation, se trouvent aussi un auditorium, des tables de pingpong, un mini golf et une chouette expo photos. Ce n'est pas finalement aussi kitsch que ce que l'on craignait, surement parce qu'il y a encore peu de monde à cette heure. On descend au dernier niveau, où il y a un petit lac, où l'on peut louer des barques, et un îlot aménagé avec des espèces de fleurs futuristes. L'endroit est assez bloquant. On remontera tout de même par les ascenseurs. 

On sort de l'autre coté de la mine où se trouvent deux lacs d'eau salée. L'aménagement en bois fait assez sanatorium du pauvre, on est parmi les plus jeunes. Mais les bains délivreront leurs doses de sérénité, et on y restera quelques temps à flotter nonchalamment. Sophie rentrera bosser au retour à Cluj et j'irais bouquiner dans le parc qui surplombe la ville, avant d'aller visiter la cathédrale et tomber sur une énième statue de la louve romaine avec les jumeaux. Car les Roumains se revendiquent descendants des romains antiques, le territoire ayant été colonisé à l'époque par la Rome impériale, notamment pour ses mines d'or. D'où le fait que leur langue est une langue latine.  

Dimanche 27 juillet 

On part pour la Bucovine, avec une grosse journée de train à la clef. On traverse des paysages toujours alpins mais avec des forêts bien plus dense, où tu devines les ours se pourléchant les babines à l'idée des touristes sans clochettes. Je finis mon roman et épluche les guides sur les monastères peints de la région. Sophie s'entraine pour le championnat du monde de Candy Crush. Vers la fin du trajet, sans une minutes de retard, le paysage se fait plus plat. A peine le temps de poser nos affaires et de partir faire des courses qu'un orage de sa race éclate. On s'abrite au super marché de la chaîne Profi (et ouais, un super Profi, à taxer !) avant de rentrer se faire un apéro bien local à base de viande fumée, cornichons, fromage fumé et bières roumaines. Un gros orage éclate, il durera une bonne partie de la nuit. 

Lundi 28 juillet 

Visiter les monastères peints semblent un peu compliqué sans voiture, et sans se ruiner avec des agences. Pour le premier, et le plus connu, on prend un maxi taxi ou minibus pour un bled plus proche. On longe des champs de tournesols. Sur place, on se rencarde sur les bus qui y vont mais, caramba, pas ce matin, et on se met en route à pied pour quelques 6 kilomètres, heureusement en partie à l'ombre. Lorsque'on arrive à Voronet, on traverse une allée de marchands du temple, avec moults souvenirs plus ou moins religieux, plus ou moins trad, plus ou moins manufacturés, de nombreux stands vendent des peluches de capybaras de diverses tailles ! Serait-ce un sanctuaire dédié à l'animal le plus mignon du monde (cf. Carnets du Venezuela 2012) ? Une fois au sein de l'enceinte du monastère, on longe une façade de l'église aux fresques quasi disparues avant de tourner et se prendre une bonne claque avec une face recouverte par le Jugement dernier. 

Alors, les monastère peints de Bucovine, c'est une tradition très localisée géographiquement et dans le temps, moins d'un siècle (XVe-XVIe). Quand on dit peint, ce sont les façades exterieurs qui sont spécifiques. Ces peintures sont là pour enseigner et transmettre les grands moments de la Bible. Ce Jugement dernier est hallucinant et remplit son office, entre jugements des âmes, croyants guidés aux paradis, bête terrifiante et fin des temps, on reste fasciné. L'imposante façade sud est dominée par l'Arbre de Jessé, en gros, l'arbre généalogique de Jesus et de quelques saints. Mais ce qui marque surtout c'est ce putain de bleu, à priori baptisé "bleu de Voronet" tellement il déchire. Il est obtenu à partir de lapis-lazuli. Magnifique. On jouera à "où est Charly", pardon "Platon" car des philosophes ont été représenté et Platon y est avec un cercueil stylisé sur la tête.

L' intérieur est tout aussi riche, décoré jusqu'au sommet de la coupole. On ressort, refait des tours, bloque sur certaines fresques, certains détails. Il y a peu de monde au final et c'est vraiment un endroit envoûtant. On retraverse les étals, avec chopage decapybaras pour mes nièces et une clochette pour Sophie au passage, et on se fait une pause sandwich avant le retour en bus. Le soleil tape fort. Arrivés à Suceava, Sophie rentre bosser et je part vers le très beau parc arboré, grimpe sur la colline avec une gigantesque statue equestre du roi/héros national, Stefan Cel Mare (et ouais !) que des abrutis ont traduits en Etienne le Grand, alors que c'est Stephan, bordel ! Les mêmes qui te disent que ta fête c'est le 26 décembre, la St Etienne (dont les habitants s'appellent comment déjà ?). Bref un trauma d'enfance jamais guéri (c'est le 26 décembre, bordel !!!!). Au sommet, il y a aussi l'ancienne citadelle en restauration qui offre un beau panorama sur la ville (qui est très moche ceci dit). Petit apéro omelette/bière locale sur notre petite terrasse pour conclure la journée.

Mardi 29 juillet 

Malgré les infos glanés dans les guides, on ne trouve pas de bus pour aller à notre monastère du jour. A priori la ligne de maxi taxis 16 a disparu dans le vortex des transports (sur le site de la ville, ça passe de la ligne 15 à la ligne 17 ...). On claque donc 7 euros dans un Bolt pour éviter de faire 3 heures de marche en bord de route. Le temps est couvert, avec de la pluie ce matin. Mais les esprits du voyage seront avec nous, on n'aura pas de pluie en journée. On arrive donc au village de Patrauti à la sortie duquel se trouve la première église construite sous STEFAN le Grand pour célébrer une de ses victoires militaires (qui furent nombreuse vu son prénom qui assure sa race). 

Le portail est fermé mais une nonne se pointe avec une énorme clef pour nous ouvrir l'église. Il y a un Jugement dernier peint sur le fronton, mais il est bien abimé. Elle tique quand elle s'aperçoit qu'on ne se signe pas devant le bâtiment et nous demande si on est croyant, genre voire même anglican ou juif. Non, athée. On sent la déception, mais elle nous ouvre quand même. L'intérieur est extraordinaire. Des fresques sur tous les murs, même si le bâtiment est de taille modeste. On reste estomaqué et notre nonne commence à nous faire la visite en roumain (elle ne parle pas anglais). Quand je dis visite, ça serait plutôt une conférence théosophique ! Elle s'appuie sur chaque fresque pour détailler histoire et concepts. On passe du jugement de Pilate, à la crucifixion (sublime peinture), le saint suaire, la résurrection, le mystère de la foi. Elle est carrément passionnée, et malgré son débit rapide, elle fait moult gestes et mimiques explicatives. En s'appuyant sur quelques mots à la sonorités familières et les images, on parvient à suivre en gros. On restera plus d'une demi-heure, d'une rencontre assez bloquante. Sophie, qui a tenu un air absorbé tout du long, sera félicité car pour une femme moderne, elle n'est pas maquillée et moi j'ai une barbe qui rappelle Jésus. Alors même si on est athées, elle priera pour nous. Je sens qu'en partant, Sophie hésite à rejoindre le monastère de nonnes pour approfondir le sujet. 

On repart pour notre destination initiale, le monastère de Dragomirna. On traverse une forêt, clochettes au vent. Cela fonctionne, on est pas attaqué par des hordes d'ours. On croise dégun et son chien, avec le temps couvert il y fait frais. On en sort pour déboucher sur un village et Sophie se dirige vers le monastère en son centre quand j'aperçois notre panneau "monastère de Dragomirnei" dans un autre direction, elle allait droit vers le mauvais monastère ! Heureusement que je veille. On poursuit notre route donc en suivant les indications, s'enfonçant encore plus dans la campagne roumaine, on croise plus de charmettes que de voitures. On entre dans une autre forêt, qui se révèle fréquentée par des amateurs de champignons. On aperçoit enfin le monastère après une marche plus longue que prévue. 

Et, étrange, le monastère a l'air moderne. Et si l'église en bois est belle, ce n'est pas le monastère médiéval qu'on pensait voir. Pourtant nous sommes bien au monastère de Dragomirnei ... Caramba, le nôtre c'était Dragomirna ! Celui que Sophie avait aperçu une heure avant .... Devant ses remarques sarcastiques, je fais tout de même remarqué que c'est quand même vicieux la subtilité. On se fait une pause sandwich sauciflard/fromage fumé quand une biche passe devant nous. Raaah lovely. On se remet en marche, en vérifiant toutefois qu'il n'existe pas aussi de monastère de Dragomirnoï ou Dragomirnu dans les environs ... On revient donc à la sortie de la première forêt pour ensuite pénétrer dans l'enceinte, car il s'agit d'un monastère fortifié.

 L'église est majestueuse, effilée et lancée vers le ciel. Elle ne fait pas partie des églises peintes, car d'une construction plus tardive (XVIIe). L'intérieur est plus dépouillé qu'à l'accoutumé même si sa coupole est à une hauteur assez bloquante. On fera aussi le tour des remparts pour une belle perspective sur l'église. Le musée du monastère contient de très beaux livres aux enluminures éclatantes. 

Lorsqu'on sort, la journée est bien entamée et on poireaute un moment en faisant du stop lorsque la pluie commence à tomber. On se fait prendre en stop par une roumaine qui, elle aussi, a oublié son anglais depuis l'école et la communication se fait à tâtons. Elle nous laisse à un endroit où normalement il y a un bus et on attend avec une femme rom avec qui on plaisante sans partager la même langue non plus. Le reste de sa famille attend en face. AU bout d'un moment un mini bus approche et lorsque on demande si il va à Suceava, le chauffeur nous dit non. La rom demande aussi, il répond la même chose, elle s'engouffre quand même dans le bus avec sa famille, et nous fait signe de les suivre en riant. Le chauffeur a l'air un peu dépité, mais le trajet se fait dans une bonne ambiance, en rigolant de nos baraguinages même si une des enfants nous montre sa maîtrise de l'anglais. Le chauffeur nous fait tous descendre, sans payer, à l'entrée de Suceava, en rigolant. On attend un bus de ville qui nous ramène au centre avec notre famille adoptive avec qui on s'assoit et le bus nous dépose en centre-ville où on se dit aurevoir. Pour 10 fois moins cher qu'un Bolt, on est rentré dans la bonne humeur et en bonne compagnie.  

Mercredi 30 juillet 

Aujourd'hui Sophie reste bosser la fac à la pension. Même si les prévisions de transport pour aller au monastère de Sucevita semblent pessimisme, il faut savoir forcer le karma voyage. Le train jusqu'à Radauti est à l'heure mais tempo trop court pour choper la correspondance bus. Et le prochain est à 15h ... Pause café pour faire le point, 18 bornes à pied, c'est tendu pour un aller simple, du coup repérage sur carte d'un spot pour faire du stop. Et c'est parti. Je sors du café, volonté tendu vers cet objectif et je tombe sur un maxi taxi qui part dans dix minutes pour Sucevita, que même le centre d'info touristique il savait pas qu'il existait. Tout heureux du bon plan, je ne me doute pas que Sophie se paie le retour de karma avec embrouille dans la réservation du logement, et déménagement seule de tout notre bordel dans un mini studio au grenier de la pension (mais la nuit est offerte du coup). Pour ma part, le chauffeur me dépose pile poil devant le monastère. Se faire tatouer des amulettes, ça paie !

 Le monastère de Sucevita est le dernier de la série des monastères peints. C'est un site fortifié, avec les plus impressionnant remparts vus jusqu'ici. Des nonnes occupent le complexe toujours en activité. L'église en son centre est impressionnante par sa taille, tout en étant fine et élancée. Le mur qui fait face à l'entrée du site est en restauration, dommage car il y est peint l'échelle des vertus, une échelle que gravissent les croyants selon leurs vertus mais d'où la plupart tombent entrainés par des démons. L'autre façade est par contre en parfait état, complètement peinte sur toute sa surface, essentiellement des personnages (Arbre de Jessé notamment mais aussi Platon et son cercueil sur la tête). Ici les teintes de vert dominent. 

 Originalité de l'église, un porche avant l'entrée avec, entre autre, une Bête de l'Apocalypse. L'intérieur est tout aussi fascinant, avec, autre spécificité, plusieurs espaces séparés par des portes. Ici ce sont plutôt des scènes que des personnages, de la génèse à la crucifixion, c'est une Histoire de la Bible en bande dessinée. Chaque case est magnifiquement travaillée et fourmille de détails. La lumière et la surface rehaussent la beauté de la chose. J'y bloquerais un moment. Le retour se fera toujours avec des bus non référencés par l'Office du tourisme et les sites de la région, et je rejoindrais Sophie dans le grenier. On cherche un bar dans ce centre-ville triste et moche pour une dernière bière à Suceava.

Jeudi 31 juillet 

On se lève tôt pour une grosse journée de bus de la Bucovine au Danube. La première étape de maxi taxi (ou micro bus) de 2h30 entre Suceava et Iasi est rude avec un chauffeur qui conduit brusquement, ce qui empêche de bouquiner peinard. Heureusement les 6h30 suivantes entre Iasi et Tulcea verront un conducteur plus calme, et je pourrais finir "la Cité du Futur" de Robert Charles Wilson lors du trajet. Le paysage change au fur et à mesure, rappelant la Camargue sur la fin. On arrive à Tulcea, dépose nos sacs à la Pension Pélican (tout est "pélican" dans le coin, de l'épicerie à la banque.

 On croise moult chats des rues en allant sur la grande promenade qui longe le Danube, d'une largeur imposante ici. En face, on aperçoit un chantier naval. Les quais sont sympathiques et on se lâche avec un putain de restaurant de poissons, avec des anchois marinés, fondant comme jamais et un plateau de divers poissons fumés ultra slurpant. Tout ça accompagné d'un blanc local aligoté à souhait. 

Vendredi 1er août 

 Après un café sur les quais en compagnie d'un chat qui se prélasse sévère sur notre table, on embarque pour Tulcea sur un ferry lent, moins cher que les rapides. On est en vacances, on a tout notre temps et c'est bien agréable de voyager à ce rythme. Bateau complet avec quasi 200 personnes, très majoritairement des familles roumaines. De façon générale, le tourisme semble essentiellement intérieur, on croise peu d'étrangers. Notre destination, Sulina, se trouve sur la côte de la Mer Noire et n'est accessible qu'en bateau. Les berges oscillent entre forêt touffue, garrigue et, rares, petits villages. On croise des paquebots qui montent le fleuve dans les deux sens.

 La largeur varie, et se rétrécit un peu quand on s'engage dans le bras qui mène à Sulina. Dans le bateau, quelques quarantenaires mâles fêtent le début du weekend en s'enfilant des bières. Entre contemplation (le rythme et le paysage favorise la sérénité) et lecture des "Monades urbaines", dystopie de Silveberg de 1971, le voyage touche à sa fin. On arrive à Sulina en apercevant de nombreux bâtiments abandonnés (chantier naval, entrepôts, conserverie ...), sur la rive opposée à la ville qui, elle, aligne les beaux bâtiments dont une magnifique église au niveau du quai de débarquement. Dès que l'on touche terre, on croule sous les prospectus pour les journées de bateau dans le Delta.

 En dehors de ce joli front de fleuve, Sulina c'est cinq autres rues parallèles, appelées Strada 1 à 6, plus tu est prêt du fleuve, plus tu es riche, et notre pension se trouve forcément Strada 6 ... Notre logeuse, Elena, qui, ayant bossé en Italie, parle un mélange d'italien, espagnol et roumain, se prend d'une affection maternelle pour Sophie, avec qui elle échange en espagnol, allant jusqu'à lui courir après pour lui sécher les cheveux après sa douche pour qu'elle attrape pas froid (alors qu'on est en pleine chaleur caniculaire ...). Sulina a une histoire assez particulière, très ancienne ville/carrefour, citée dès l'Antiquité, elle fut russe, ottomane puis roumaine. 

Ce fut là que fut créée en 1856 la Commission Européenne du Danube, en charge d'emménager et contrôler le fleuve, première organisation internationale à intégrer le mot "européen" et ville qui fut cosmopolite, avec plus de 20 nationalités. Mais nous ce qu"on voit surtout, c'est un bled "30 millions d'amis" avec pleins de chats et chiens dans les rues. On décide d'aller à la plage distante de quelques kilomètres malgré le cagnard, on traverse le cimetière cosmopolite qui abrite divers carrés de tous les christianisme plus un carré musulman et un juif. On cherchera en vain la tombe d'un pirate. On finit par arriver à la plage, bien familiale mais loin d'être bondée pour un plouf salutaire dans une eau chaude et moins sallée que par chez nous. 

Samedi 2 août 

Après qu'elle ait commencé une procédure d'adoption envers Sophie, elle nous indique un conducteur de bateau, seul moyen d'explorer le Delta. On embarque et la barque sort rapidement du lit principal du fleuve pour s'aventurer dans des dédales de roseaux bordés de nénuphars et de saules pleureurs. C'est assez bloquant comme paysage, d'autant que ça devient très vite labyrinthique. 

 C'est un paradis pour les ornithologues avec plus de deux cents cinquante espèces d'oiseaux, dont les pélicans emblématiques de la région, des cormorans, des aigrettes, pluviers et pleins d'autres, et presque autant d'espèce de poissons. On s'en prend plein les mirettes, d'autant qu'on a pas l'habitude de ce genre de paysage. 

 On débarque au bout d'un moment pour poursuivre en camion/plateforme 4*4 jusqu'à Letea où se trouve une forêt primitive où s'entremêlent chênes et lianes et où on foule des dunes de sable en plein forêt, signe de la présence de la mer ici il y a 13000 ans. On repart dans un paysage de savanes pour s'arrêter pas loin de troupeaux de chevaux sauvages qui peuplent le coin. 

Puis repas au village proche avec liqueur de prune en entrée, poisson de la Mer Noire et crème d'ail qui tue. Retour au bateau pour continuer dans les méandres du Delta, croisant quelques vaches placides, avant de déboucher sur une espèce de "prairies de mer", des plantes à niveau d'eau qui forme un tapis. Vraiment fascinant quand on les traverse dans un couloir d'eau, d'autant que de nombreux pélicans y ont élus domicile.

 Retour à Sulina où on s'arrête au phare qui a abrité les réunions de la Commission Européenne du Danube et qui se trouve maintenant à deux kilomètres de la côte vu que les alluvions déposés par le fleuve font reculer la Mer Noire chaque année. On se terminer cette belle journée par une nouvelle session plage. 

Dimanche 3 août 

 Retour à Tulcea avec le même ferry, salutations aux hordes de chats et chiens errants, balade le long de la promenade, puis retour au super resto de poissons pour en explorer la carte. Je termine les Monades urbaines. 

Lundi 4 août 

 On prend le bus retour pour Bucarest, 4h30 de route à travers un paysage assez morne. On gère maintenant la géographie de la ville, chopé un bus urbain et dépose les sacs au dortoir de l'auberge punk. On est dans le milieu d'après-midi, et on alterne déambulation dans la vieille ville et chasse aux souvenirs / cadeaux. On entre dans la brasserie Caru cu Bere (la charrette à bière), une très belle taverne de 1898, puis on remonte la caméra Victorei jusqu'à l'Ateneul roman (l'Athénée roumain), magnifique salle de concert classique, avec un extraordinaire hall avec des escaliers en spirale (quatre escaliers avec un balcon chacun, parfait pour y faire jouer la Colonie de vacances avec le public dans le hall). La salle en elle-même est tout autant bloquante, avec sa coupole rouge et or, les portraits des muse tout autour et une fresque racontant l'histoire du pays. Pas de chance, le prochain concert a lieu le jour de notre départ (et affiche complet façon). 

Descente aussi à la librairie française pour recharger les stocks avec la bd "l'ours de Ceausescu" et le polar roumain "Terre des affranchis" de Liliana Lazar. En continuant nos pérégrinations, on tombe par hasard sur The red goblin, un magasin de jeux de rôle, de société, figurines and co sur deux gros étages. A noter, que les joueuses sont majoritairement des filles. On continue jusqu'au parc Cismigiu et notre kiosque fétiche où on mène une étude ethnographique sur les bières artisanales locales. On rentre en titubant et on fait une halte à un snack italien à coté de l'Aj aux très bons sandwichs.

Mardi 5 août 

 Une dernière tournée de souvenirs en matinée qui nous fait découvrir le Passajul Villacrosse, un étroit passage Art deco éclairé par une très belle verrière qui filtre une lumière jaune, ambiance sereine (on y repassera le soir et c'est au contraire bar à narguilé et musique à fond). 

On fait une pause café / pâtisseries locales. On entre aussi dans Hanul lui Manuc, un ancien caravansérail reconverti en restaurant, un très bel endroit. On prend ensuite le métro pour le parc Herastrau au nord de la ville. Cet immense parc renferme quelques lacs. Familial et très bien aménagé, il est fort agréable. On en profite pour se faire le musée du Village, musée en plein air avec des maisons traditionnelles des différentes régions de Roumanie, démontées et reconstruites ici. 

On passe des maisons de hobbits semi-enterrées aux maisons, moulin et églises en bois des Maramures. Ça donne envie d'y faire un jeu de rôle grandeur nature. On y pique niquera avec des chats. On poursuit le tour des lacs, ce qui nous prend presque deux heures, une mini sieste et on rentre dans le centre à notre parc et kiosque fétiches pour des lemonadas, citronnade locale au miel et menthe.

Pour notre dernière soirée roumaine, on opte pour un repas au Hanul lui Manuc. Bonne pioche, la cour du caravansérail est transformée en gigantesque cantine avec musique trad. Au menu Zacusca (une ratatouille froide), mititei (petites saucisses grillées) et tochitura dobrogeana (un plat médiéval avec diverses viandes cuites dans une sauce au vin), le tout accompagné d'un blanc local. Burps

Mercredi 6 août 

 Pour notre dernier jour, on commence par la vraiment dernière tournée de souvenirs, puis la visite du musée d'histoire. La pièce maîtresse est la reconstitution du la Colonne Trajan de Rome car celle-ci célèbre la victoire des Romains sur les Daces qui peuplaient la Roumanie. Monument mégalomane, Trajan y est représenté plus de 40 fois, il est cependant le seul à Rome qui représente des ennemis, les Daces étant considéré comme des adversaires honorables (leur chef ayant choisi de se suicider plutôt que de se rendre, contrairement à Vercingétorix). Les salles suivantes renferment de nombreux objets en or, de l'Antiquité à l'époque moderne, bijoux, couronnes et de très beaux casques ornementés. La Dacie était renommée pour ses mines d'or, ce qui a motivé la conquête romaine. 

On enchaîne avec un dernier pique nique au parc Cismigiu et lemonada / café au kiosque avant de se diriger vers l'aéroport.